MASSENET (Jules) - "Je suis plus sombre que jamais je ne l’ai été… je me suis laissé aller à des tristes découragements"
LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE ADRESSÉE À MONSIEUR CARRAND
MASSENET, Jules (1842-1912)
Lettre autographe signée « J. Massenet » à Monsieur Carrand, pensionnaire de l’Académie de France à Rome (Villa Médicis).
Paris, 2 juillet 1891.
7 pages écrites sur 8 feuillets in-12 (env. 15 × 10 cm) de papier vergé, enveloppe autographe jointe affranchie et datée du même jour.
Très bel état de conservation, pliures anciennes de correspondance sans atteinte au texte. Provenance : collection privée.
Longue et remarquable lettre à un jeune compositeur en résidence à la Villa Médicis, où Massenet livre de véritables conseils de maître et confie sa propre crise intérieure. Il recommande à son correspondant plusieurs voies de travail : « Une belle ouverture (peut-être sur le sujet d’Œdipe ?) ; votre ode lyrique D’après les Nuits ; ou bien un poème symphonique sur Les Sept contre Thèbes, avec un chœur final… »
Il mentionne aussi un projet d’ouvrage inspiré de William Ratcliff et s’interroge : « Le règlement n’exige-t-il pas une œuvre orchestrale ? ».
Puis le ton devient profondément personnel : « Je suis plus sombre que jamais je ne l’ai été… je me suis laissé aller à des tristes découragements et je suis absolument malade — ah ! si je pouvais ne plus jamais écrire une note de musique ! ».
Une page bouleversante de Massenet, rare témoignage de son abattement moral au moment même où il compose Werther (créé l’année suivante à Vienne), tout en gardant une attention bienveillante pour ses anciens élèves de la Villa Médicis. Lettre d’un grand intérêt musical et psychologique, où se lit la dualité du maître admiré et de l’homme tourmenté.
« [Paris, 2 juillet 1891]
Mon cher ami, J’ai beaucoup réfléchi avant de vous répondre et de vous donner le conseil que vous voulez bien me demander —
Votre lettre est remplie d’idées saines et je comprends vos hésitations — Je les partage en vous répondant —
Puisque vous comptez faire un ouvrage de théâtre pour votre 2e envoi, ne pouvez-vous, avant, écrire de la musique pure et simple —
Je suppose : une belle ouverture — (peut-être sur le sujet d’Eschyle ?) et votre ode symphonique D’après les Nuits. —
Conservez donc votre projet de William Ratcliff dont le poème n’est pas encore écrit, (…)
M. Guilhaumain, sa douceur, votre délicatesse, c’est tout un artiste que vous pouvez consulter, croyez-moi —
Je suis plus sombre que jamais je ne l’ai été… je me suis laissé aller à des tristes découragements et je suis absolument malade — Ah ! si je pouvais ne plus jamais écrire une note de musique !…
Votre lettre me rappelle l’an dernier… j’étais déjà inquiet de l’avenir — aujourd’hui je n’ai plus même la force de réfléchir !
Allons, je ne veux pas vous attrister, vous avez à travailler, à vivre, et la seule consolation que j’attends c’est de savoir ceux qui m’ont témoigné de l’affection heureux et fidèle malgré leur bonheur —
À vous, cher ami, de cœur.
J. Massenet »
(Enveloppe jointe, adressée à Monsieur Carrand, à l’Académie de France, Villa Médicis, Rome ; cachet de Paris, 2 juillet 91)